Qu’est-ce que l’humilité et comment l’acquérir
Source: Google Books (transcription)
Qu’est-ce que l’humilité
C’est un ressentiment de soi-même, qui anéantit, abaisse, et approfondit la personne en la présence de Dieu, quant à l’intérieur, et aussi devant les hommes quant à l’extérieur.
C’est une vertu qui fait joyeusement et volontairement embrasser toute injure, mépris, correction, rude traitement et confusion de soi-même, avec autant de contentement que ceux du monde font les honneurs, et les richesses.
C’est une destruction totale de l’amour propre, du propre honneur, de tout appétit de louange, faveur et caresse des hommes.
C’est un abaissement et déjection de soi-même sous les pieds de toute créature, quoique vile et dépréciée, provenant du peu d’estime de soi-même, faisant converser volontiers avec de pauvres gens, de petite sorte, condition roturière, et semblables, que les grands de ce monde dédaignent et dénient voir seulement le regard.
C’est cheminer en vérité devant Dieu, se tenant toujours au rang d’une créature pauvre, nue et destituée de tout bien de grâce, sinon en tant que sa majesté divine est servie de lui impartir, non pas pour ses démérites [non pas parce que l’âme le mériterait], mais selon la grandeur de sa bonté, pour ce ne s’attribuant rien que tout défaut, manquement et imperfection, mais de Dieu reconnaissant tout bien.
C’est un petit sentiment, ou plutôt rien-estime de soi-même, nonobstant tout tel don de grâce, ou faveur singulière que Dieu lui vienne à communiquer, ne les extollant [exaltant] pas au dehors devant les hommes, ni ne les admirant par trop au dedans, pour s’en complaire en soi-même.
Moyens pour acquérir humilité
Se persuader entièrement que jamais personne ne pourra assez nous contemner, confondre, ni affliger tant que méritons.
Ne se point soucier si on est honoré ou méprisé, s’imaginant comme mort duquel on n’a plus de mémoire [c’est-à-dire, comme un mort oublié de tous, que ni l’éloge ni le blâme ne peuvent plus atteindre], ou bien comme ce qui vraiment n’est rien.
Ne se faut jamais excuser ni justifier soi-même lorsque l’on est repris ou accusé de quelque chose que toutefois l’on n’a pas fait : mais supporter le tout courageusement, se réjouissant au pâtir et souffrir pour l’amour de notre Seigneur, sans se plaindre ni lamenter à personne.
On doit prendre plaisir à faire les œuvres viles et abjectes, selon même la volonté d’autrui, comme choses qui lui conviennent le plus.
Il faut abhorrer toute vaine gloire, ostentation, et complaisance de soi-même, tout honneur et caresse du monde, désirant plutôt de n’être su, connu, ni caressé de personne.
Surtout il faut être bien aise d’être repris, corrigé et puni de ses fautes, sans les excuser, cacher, ni amoindrir, ains [mais] plutôt les manifester.
Et pour comble de tout, il faut être content que l’on pense que tout ce que l’on endure, c’est mal volontiers, avec beaucoup de secrète impatience et avec désirs de se venger, quoi que l’on en ait le cœur bien éloigné.
Il est aussi fort bon d’avoir souvent en son cœur ces pensées : Je ne suis rien, Je ne vaux rien, Je ne fais rien de bien, Je suis serviteur inutile. Il n’y a créature qui ne corresponde mieux à Dieu selon la grâce qu’elle a reçue, et qui ne le serve mieux en son état que moi. Si celui qui est maintenant le plus malheureux au monde, avait reçu autant de grâces et commodités que Dieu m’a donné, il le servirait mille fois plus fidèlement que je ne fais : et par ce moyen l’on obviera [remédiera] aux pensées d’estime de soi-même.
Celui qui se met ainsi soi-même au dernier lieu, et s’abaisse sous toutes choses, comme je viens de dire, est facilement garanti de tout trouble, inquiétude et mécontentement en tout ce qui pourrait arriver. Car se déjetant [abaissant], et méprisant ainsi, on ne le peut mettre plus bas qu’il ne se met soi-même. Et pour ce si on lui fait toutes les traverses du monde, il lui semblera être le tout rien au regard de ce qu’il mérite, et ainsi rien ne lui apportera mécontentement.
Lui dit-on injures, ou bien sait-il que l’on dit mal de lui, cette sainte humilité lui apprendra à penser que si ceux-là savaient (comme il fait) les misères que lui font ressentir ses passions, ses inclinations vicieuses, propre volonté, et semblable engeance de péché, qu’ils en diraient encore davantage, et ainsi ne s’émouvra de rien.
Êtes-vous donc peu estimé, méprisé ou rejeté de celui-ci ou celui-là, de plusieurs, ou même de chacun. Vous mortifie-t-on, chacun en a-t-il à vous, courage. Sic itur ad astra. C’est là le plus court et assuré chemin pour aller à Dieu que pourrez désirer.
Y aura-t-il bien au monde chose bastante [suffisante] pour nous détourner, ou retarder la poursuite du bien que désirons ? pour nous séparer, dit l’Apôtre, de l’amour de Jésus-Christ notre Seigneur ? tribulation, angoisse, ou persécution ? Non, dit-il, ni la vie, ni la mort.
Aussi ne saurions-nous rendre plus assuré témoignage de notre peu d’amour, et du peu de désir envers notre Seigneur, que d’être persévéramment impatient pour une parole de mépris, pour un travers, pour une mortification que l’on nous fait. Le désir de faire gain et lucre de notre Seigneur, c’est-à-dire de parvenir à la jouissance de son amour divin, nous devrait être si ardent au cœur, que nous devrions passer légèrement par-dessus toutes semblables difficultés, sans en faire beaucoup d’état.
Sicut lilium inter spinas (dit notre Seigneur au Cantique) sic amica mea inter filias. C’est une façon de parler, dit l’Angélique saint Thomas, comme si cet Époux céleste faisait retentir à son de trompette, que l’âme qui veut être son Épouse, sa chérie, sa bien-aimée, doit être comme la rose entre les épines, c’est-à-dire une âme paisible, patiente, et tranquille au milieu de la persécution, mortification, âpreté de vie, et du mépris de soi-même.
Aussi l’Épouse au même Cantique donnant à entendre combien parfaitement elle s’était rendue telle que que son Époux désirait : Nigra sum, dit-elle, sed formosa, filia Jerusalem. Ideo dilexit me Rex, etc. Ô filles de Jérusalem, je suis noire, mais néanmoins, je suis belle : je suis noire au dehors par extérieure humiliation, humble sentiment, et mépris de moi-même, mais néanmoins je suis belle ès [aux] yeux de mon Époux : à raison de quoi, Nolite me considerare quod fusca sim, quia decoloravit me sol. Ne me considérez pas en ma couleur noire, ni en ce que j’endure, car le Soleil de Justice Jésus-Chr. mon Seig. pour l’amour duquel j’ai laissé le monde, et méprisé toute beauté, a fait encore que maintenant je me sois exposée à toute sorte de mépris, de confusion, et d’annihilation de moi-même.
Aussi lui dis-je avec toute assurance : Veniat dilectus meus in hortum suum, et colligat fructus pomorum suorum. Qu’il vienne au jardin de mon âme, car il y trouvera ces fleurs, ces fruits et ces lys qu’il cherche au milieu des épines.