« Loué soyez-Vous, mon Seigneur »

Vie du bienheureux Égide d’Assise

Source: Google Books (transcription)

Égidius était d’Assise, où il vivait dans l’aisance et sans ambition. En 1209, deux de ses amis, Bernard de Quintavalle et Pierre de Catane, ayant renoncé aux choses de la terre pour se joindre à saint François, dont les vertus commençaient à faire bruit dans la contrée, Égidius sentit son cœur entraîné vers un pareil genre de vie ; sept jours ne s’étaient point écoulés qu’il abandonnait sa maison, ses biens, toutes les jouissances du monde pour aller trouver François.

Au sortir de la ville, trois chemins s’offrirent à lui, et comme il ne savait lequel prendre, il s’adressa à Dieu avec une confiance toute filiale. « Seigneur, Père saint, lui dit-il, je vous conjure par votre miséricorde, si je dois persévérer dans cette vocation, de diriger mes pas vers votre serviteur. »

Puis il prit au hasard un des trois chemins, qui le conduisit au milieu d’une forêt, où il rencontra le pauvre d’Assise occupé à répandre son âme devant le Seigneur. Égidius se jeta à ses pieds et le supplia de l’admettre en sa sainte société. François, illuminé surnaturellement, connut que le Ciel lui donnait un enfant de bénédiction. Il l’accepta en lui rappelant la grandeur de sa vocation, et le présenta à ses deux compatriotes en leur disant : « Voici un bon frère que Dieu nous a envoyé. »

Le même jour, retournant à Assise avec lui, ils rencontrèrent une pauvre femme qui leur demanda l’aumône, et François se tournant vers son disciple, lui dit : « Mon frère, donnons-lui, pour l’amour de Dieu, le manteau que vous portez. » Égidius se dépouilla aussitôt, et François vit cette aumône s’élever jusqu’au ciel.

Dès lors la vie d’Égidius fut une vie plus angélique qu’humaine. Il pratiqua les vertus dans leur degré le plus sublime, et marcha dans les sentiers de la perfection avec une simplicité admirable, regardant comme une chose toute naturelle les actes les plus héroïques. Nul ne comprit mieux l’esprit d’abnégation et de renoncement parfait que François attendait de ses enfants, nul n’était mieux parvenu à le posséder.

Les frères Mineurs avaient été bannis du royaume de Sicile à cause de leur attachement au Saint-Siège. Deux d’entre eux étant venus trouver Égidius, se plaignirent d’avoir été chassés de leurs pays. « Vous avez tort de parler ainsi, leur dit-il ; des frères Mineurs ne sauraient être chassés de leur patrie, puisqu’ils n’en ont point sur la terre. Étranger au monde, ils ne s’inquiètent point du lieu où ils se trouvent dans le monde ; ils n’en ont aucun qu’ils puissent appeler le leur ; pour eux la patrie est partout. Ainsi vous vous êtes rendus coupables envers Frédéric, quoiqu’il soit lui-même un grand pécheur ; vous l’avez calomnié, car il vous a fait plus de bien que de mal en vous fournissant l’occasion d’acquérir des mérites, sans vous ôter votre patrie . »

La vie d’Égidius se passait dans une prière presque continuelle ; l’amour de son Créateur le plongeait dans une sorte d’ivresse. Il parcourait la campagne, embrassant les pierres et les arbres et pleurant de tendresse. Ses extases se renouvelaient souvent plusieurs fois le jour, et duraient des heures entières. La pensée du ciel le transportait ; le nom seul de paradis suffisait pour le jeter en de longs ravissements ; aussi les bergers et les enfants qui le savaient, criaient-ils en le voyant passer : « Paradis ! paradis ! » Et le bienheureux à ces paroles se trouvait élevé au-dessus de la terre, et croyait déjà entendre les accents mélodieux de la céleste patrie.

Un jour Grégoire IX, qui l’affectionnait singulièrement à cause de sa naïve simplicité et de sa sainteté sublime, le fit venir. Égidius, en arrivant devant le Pape, se prosterna, lui baisa les pieds et lui dit : « Mon Père, comment vous portez-vous ? — Bien, mon frère. — Vous avez un grand fardeau à porter. — C’est vrai ; aussi je vous prie de m’aider à ce qu’il soit moins lourd. — Pour moi, je me soumets volontiers au joug du Seigneur. — Vous dites vrai, mon frère ; mais votre joug est doux et votre fardeau léger. » A ces mots Égidius tombe en extase, et demeure jusque bien avant dans la nuit sans parole et sans mouvement.

Une autre fois, s’entretenant avec saint Bonaventure sur l’amour de Dieu : « Mon Père, lui dit-il, Dieu vous a fait une grande miséricorde et comblé de bien des grâces en vous donnant la science qui vous aide à le louer ; mais nous, pauvres ignorants, comment pourrons-nous correspondre à sa bonté et parvenir au salut ? — Quand Dieu, répondit le saint, n’aurait donné aux hommes que son amour, cela leur suffirait. — Quoi ! reprit le frère, un ignorant peut aimer Dieu autant que le docteur le plus savant ? — Oui, mon frère, et même une vieille femme, sans savoir, peut aimer Dieu autant et plus qu’un maître en théologie. » Et le saint frère, transporté de bonheur, ivre de joie, courut dans le jardin, et, se tournant du côté de la ville, se mit à crier : « Venez, hommes simples et sans lettres ; venez, femmes pauvres, chétives et ignorantes, venez aimer Notre-Seigneur. Vous pouvez l’aimer autant et plus que le frère Bonaventure et les plus habiles théologiens. »

Tel était le saint religieux Égidius. Il n’avait point étudié les lettres humaines, et cependant il avait appris dans une méditation non interrompue, dans une prière de tous les instants, et surtout dans l’abondance des illuminations célestes, à parler des choses divines d’une manière sublime, à donner sur les vertus des enseignements aussi solides qu’édifiants. Saint Bonaventure le regardait comme une des colonnes de l’Ordre, comme un homme vraiment plein de Dieu et dont le souvenir devait être cher à tous les frères.

Égidius mourut en 1262, après avoir passé cinquante-deux ans dans l’Ordre, sans jamais se relâcher en rien de sa ferveur ni de sa pénitence. Sa vertu avait été éprouvée par de grandes peines intérieures et des tentations horribles, même jusque dans les dernières années de sa vie ; il triompha du démon, de lui-même et du monde, et après sa mort des miracles illustrèrent son tombeau.

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