B. Égide d’Assise : Conseils donnés à diverses personnes pour la conduite de leur âme
Source: Google Books (transcription)
Le frère Jacques de Massa avait reçu le don d’extase, et il demanda au frère Égidius quelle devait être sa conduite à l’égard d’une telle faveur. Le frère répondit : « N’y ajoutez rien, n’en retranchez rien, fuyez le regard des hommes autant que vous le pourrez. »
Et comme celui-ci lui demandait ce qu’il entendait par ces paroles, le saint frère répondit : « Quand l’âme a été jugée digne d’être introduite au milieu des splendeurs glorieuses de la bonté divine, elle ne doit rien ajouter à cette faveur par sa présomption, rien en retrancher par sa négligence, et en même temps elle doit aimer la solitude autant qu’il lui est possible, si elle veut conserver et augmenter la grâce en elle. »
Un frère lui demandait comment il pourrait se rendre plus agréable à Dieu, il lui répondit en chantant ces mots : « Une seule à un seul, » sans y ajouter une parole. Le frère lui ayant dit qu’il ne le comprenait pas, Égidius ajouta : « L’âme doit être confiée une et seule sans interruption et sans moyen terme à Dieu seul. »
Deux cardinaux étant venus le trouver et le conjurant de prier pour eux, il leur répondit : « Il n’est pas nécessaire que je prie pour vous ; vous avez une foi plus robuste et une espérance plus grande que moi. — Comment cela ? » lui dirent-ils. Égidius reprit : « Vous vivez au milieu des honneurs, des richesses, des jouissances de la vie, et cependant vous espérez arriver au salut ; moi au contraire je passe mes jours dans des afflictions et des peines de toute sorte, et cependant je crains d’être damné. » Les cardinaux se retirèrent profondément touchés de cette parole et résolus de mener une vie plus parfaite.
Un religieux en proie à la tentation avait demandé à Dieu d’en être délivré, sans avoir pu l’obtenir, et il faisait part de son état au frère Égidius ; celui-ci lui dit : « Ne vous étonnez pas, mon frère, si le Seigneur, après vous avoir comblé de tant de grâces, veut que vous combattiez contre ses ennemis. Plus un roi approvisionne ses soldats, plus il s’attend à les voir combattre avec courage. »
Quelqu’un lui demandait comment il pourrait obtenir le don d’oraison, qu’il désirait vivement, alors même qu’il sentait son cœur sans la moindre dévotion, Égidius répondit : « Un roi avait deux serviteurs fidèles dont l’un était armé, et l’autre sans armes. Il les envoya tous deux combattre contre ses ennemis. Celui qui était armé, alla sans crainte à la guerre ; celui qui était sans armes s’adressa à son maître et lui dit : « Je n’ai point d’armes, comme vous le voyez ; mais par amour pour vous je marcherai cependant contre vos ennemis. » Le maître, voyant la fidélité de son serviteur, dit à ses ministres : « Allez, et préparez des armes pour mon serviteur fidèle, et marquez ces armes de mon sceau. » De même l’homme en proie au dégoût qui va avec confiance aux combats de l’oraison, recevra du Seigneur tous les secours dont il aura besoin. »
Quelqu’un lui demandait conseil pour savoir s’il devait entrer en religion ; Égidius répondit : « Si un pauvre savait un trésor caché dans un champ, prendrait-il conseil pour le fouiller ? Combien plus l’homme doit-il courir sans retard à la recherche du trésor infini du royaume céleste ? » Celui qui l’avait interrogé renonça sur-le-champ à tout et embrassa la vie religieuse.
Un jour il dit à un avocat : « Estimez-vous les dons de Dieu comme biens considérables ? — Oui sans doute, répondit celui-ci. — Eh bien, reprit le frère, je vais vous montrer que vous pensez autrement. Combien valent vos possessions ? — Environ un millier de livres. — Maintenant, dit le saint, je vais juger sur votre parole. Si vous donniez ces mille livres pour cent mille, vous croiriez avoir fait une excellente affaire, et cependant vous ne voudriez pas les donner pour le royaume des cieux ; donc les biens du ciel ne sont rien pour vous en comparaison des biens terrestres. »
Quelqu’un disait un jour à Égidius : « Quelle conduite dois-je tenir ? Si je fais bien, je me sens porté à la vaine gloire ; si je fais mal, je tombe dans la tristesse et presque dans le désespoir. » Le frère répondit : « Vous faites bien quand vous vous attristez de vos fautes ; mais là encore il faut user de modération en vous souvenant que la puissance de Dieu est plus grande à faire miséricorde que la vôtre à pécher. Si un laboureur se disait avant de semer : « Tu vas répandre ton grain, puis les oiseaux du ciel et les bêtes de la terre viendront tout dévorer ; » jamais il n’ensemencerait son champ, et ainsi il n’aurait pas de quoi se nourrir. Mais le laboureur prudent commence par semer, et à la fin il ramasse ce qui lui est nécessaire. N’omettez pas une bonne action par crainte de la vaine gloire ; si cette vaine gloire vous déplaît, elle ne vous empêchera pas de devenir parfait, et la meilleure part de votre bonne action sera toujours votre partage. »
Un homme demandait au saint frère : « Peut-on, en demeurant dans le siècle, obtenir la grâce de Dieu ! — On le peut, répondit-il ; mais pour moi j’aimerais mieux une seule grâce dans la vie religieuse que dix dans le siècle. La grâce reçue en religion s’augmente et se conserve facilement, parce que l’homme y est séparé du tumulte et du trouble de l’agitation mondaine, qui est ennemie de la grâce. Ensuite ses frères, par leurs paroles charitables et l’exemple de leur sainte vie, le retirent du mal, l’excitent et l’animent au bien. Dans le siècle, au contraire, la grâce se perd facilement et se conserve avec peine ; car la sollicitude des affaires séculières est la mère du trouble, elle empêche la douceur de la grâce, elle y porte le désordre. En outre vous rencontrez des personnes dont les discours pestilentiels et la vie damnable vous éloignent du bien et vous jettent malgré vous dans le mal. Vous voit-on agir convenablement, loin de vous encourager, on vous tourne en dérision, et, au contraire, loin de blâmer les ennemis de Dieu, on les exalte. Il faut donc mieux posséder une seule grâce en toute sécurité, que d’en avoir dix au milieu de tant d’agitations et d’une crainte perpétuelle. »
Égidius avait adressé une réprimande à un frère, et celui-ci, s’en étant troublé, eut durant la nuit une vision où il lui fut dit : « Ne vous indignez aucunement ; car celui-là sera bienheureux qui aura ajouté foi au frère Égidius. » Le frère, se levant donc de grand matin, vint trouver Égidius pour lui faire l’aveu de sa faute et le prier de le reprendre fréquemment, parce qu’il était prêt à accepter sans murmure ses réprimandes.
Quelqu’un avait demandé à Égidius de prier pour lui, il répondit : « Mais priez vous-même pour vous ; pourquoi demeurer en repos et envoyer un autre à votre place, quand vous pouvez aller vous-même où vous avez besoin ?
— Je suis un pécheur, moi, reprit cet homme ; pour vous, vous êtes l’ami de Dieu, et ainsi vous pourrez obtenir plus promptement pour vous et les autres ce que vous lui demanderez.
— Mon bien-aimé, dit Égidius, si toutes les places de la ville étaient remplies d’or, et qu’on donnât à chacun la permission d’en emporter autant qu’il serait en son pouvoir, enverriez-vous un commissionnaire en prendre pour vous ?
— Non assurément, j’irais moi-même en personne, et je n’aurais confiance en aucun autre, quelque éprouvée que fût sa fidélité.
— Eh bien, le monde entier est plein de Dieu ; tous peuvent le trouver ; allez donc vous-même à lui, et n’y envoyez pas un autre. »
Quelqu’un lui faisait connaître son intention d’aller à Rome : « Au moins, dit-il, prenez de la bonne monnaie, et rejetez la mauvaise. » Il entendait par la mauvaise monnaie les péchés et les mauvais exemples ; par la bonne, les vertus et les bonnes œuvres.
Un soldat, s’étant converti et étant rentré dans l’Ordre, se plaignait à Égidius qu’il ne s’occupait plus de lui et ne voulait plus converser avec lui comme lorsqu’il était dans le siècle.
Égidius lui répondit : « Mon frère, vous êtes de la famille du Seigneur ; nous combattons l’un et l’autre sous un même maître ; comment puis-je savoir si le Seigneur aurait pour agréable ce que je pourrais vous donner à faire, et si, quand je vous formerais d’une façon, lui ne voudrait pas disposer autrement de vous ? »