« Loué soyez-Vous, mon Seigneur »

B. Égide d’Assise : De l’oisiveté

Source: Google Books (transcription)

« L’homme oisif perd le monde présent et le monde à venir, en ne produisant de fruit ni pour lui ni pour les autres. Il est impossible d’acquérir les vertus sans sollicitude ni travail. Si vous pouvez être en sûreté, ne rendez pas votre position douteuse. Or, celui-là est en sûreté qui travaille pour le Seigneur. Le jeune homme qui refuse le travail refuse le royaume des cieux. Si la sollicitude n’est d’aucun profit, dès lors la négligence ne saurait être un obstacle, elle ne saurait être nuisible.

De même que la mauvaise oisiveté est la voie qui mène à l’enfer, de même la bonne oisiveté, le saint repos, est la voie qui mène au ciel. L’homme doit apporter une grande sollicitude à garder la grâce qui vient de Dieu, et à travailler fidèlement en usant de cette grâce ; car souvent on perd le fruit pour les feuilles, le grain pour la paille. A quelques-uns le Seigneur donne les fruits, et il leur refuse les feuilles ; à d’autres il donne les deux à la fois, et plusieurs sont privés des uns et des autres.

Je regarde comme plus considérable de conserver les biens accordés par le Seigneur que de les acquérir. Celui qui sait acquérir, et ne sait pas conserver, ne s’enrichira jamais ; mais savoir conserver et ne savoir pas acquérir n’est pas une qualité bien considérable. Plusieurs gagnent beaucoup, et ne sont jamais riches, parce qu’ils ne gardent pas ce qu’ils ont gagné.

D’autres, au contraire, gagnent peu à peu et s’enrichissent, parce qu’ils savent conserver. Quelle masse d’eau formerait le Tibre, s’il ne coulait sans interruption ! L’homme demande au Seigneur des dons sans mesure et sans limites, et il veut le servir avec mesure et limite. Celui qui veut être aimé et récompensé sans mesure et sans fin doit aimer et servir sans mesure et sans fin. Si l’homme n’arrive pas à la perfection, il doit l’attribuer à sa propre négligence. »

Un jour, le frère Égidius s’entretenait avec un homme qui voulait aller à Rome ; il lui dit : « Pendant votre route, ne vous chargez point des choses que vous rencontrerez, de peur qu’elles ne vous soient un obstacle. Sachez choisir de la bonne monnaie et rejeter la fausse ; les ruses de l’ennemi sont nombreuses, ses pièges cachés et fréquents. Bienheureux celui qui se sert de son corps pour l’amour du Très-Haut, et ne demande pas au Ciel de récompense terrestre pour le bien qu’il fait. Si un homme était réduit à une pauvreté extrême, et qu’un frère lui dît : « Voici une chose qui m’appartient, je vous la prête, servez-vous-en durant trois jours, et vous trouverez dans son usage un trésor infini. » Si ce pauvre, dis-je, était bien assuré de la vérité de ces paroles, n’apporterait-il pas le plus grand empressement à bien user de cette chose ? Eh bien, la chose prêtée à chacun de nous par Dieu, c’est notre chair, ces trois jours sont le temps de notre vie ; si donc vous voulez jouir plus tard, appliquez-vous à en tirer parti.

« Si vous ne travaillez pas, comment arriverez-vous au repos ? Si tous les champs et toutes les vignes de ce monde appartenaient à un même homme et qu’il les laissât sans les cultiver ou les faire cultiver, quels fruits en retirerait-il ? Un autre, au contraire, ayant une faible étendue de champs et de vignes, et les cultivant avec soin, y trouvera des fruits pour lui et même pour les autres. Quand un homme veut faire le mal, avec peine il demande conseil ; mais quand il veut faire le bien, il a soin de se conseiller auprès de plusieurs. Un proverbe populaire dit : « Quand vous mettez votre pot au feu, ne comptez pas sur votre voisin pour le remplir. » L’homme n’est pas heureux s’il a seulement la bonne volonté, et ne s’inquiète pas de la mettre en pratique par des bonnes œuvres ; car Dieu donne à l’homme sa grâce pour en arriver là. »

Un homme qui semblait être un vagabond dit un jour au saint frère : « Frère Égidius, donnez-moi quelque consolation. » Il lui répondit : « Appliquez-vous à bien agir, et vous serez consolé. Si l’homme ne prépare pas en lui-même une place à son Dieu, il ne trouvera pas à son tour une place dans les créatures de Dieu. Qui ne devrait être disposé à faire ce qu’il y a de meilleur non-seulement pour son âme, mais aussi pour son corps en ce monde ? Eh bien, nous ne voulons, nous autres, agir ni pour le bien de l’âme, ni pour le bien du corps. Je pourrais dire en toute vérité que celui-là aggrave pour lui le joug du Seigneur, qui cherche à l’alléger, et que celui-là l’allège, qui cherche à le rendre plus pesant. Plût à Dieu que les hommes fissent ce qu’il y a de meilleur pour leur corps même en ce monde ! Celui qui a formé l’autre monde a formé celui-ci ; il peut nous donner en ce monde quelques-uns des biens qu’il nous accorde en l’autre, et notre corps a sa part des jouissances de l’âme. »

Alors un frère lui dit : « Peut-être mourrons-nous avant d’avoir goûté quelqu’un de ces biens. » Égidius répondit : « Les corroyeurs connaissent la qualité des peaux ; les cordonniers, les chaussures ; les maréchaux, le fer, et il en est ainsi des autres métiers. Comment un homme peut-il connaître un art, s’il ne l’a jamais appris ? Croyez-vous que les maîtres habiles fassent jamais de grandes faveurs à des sots et à des niais ? Non assurément. Les bonnes œuvres sont la voie à tout bonheur, comme les mauvaises sont la voie à tout malheur. Celui-là sera bienheureux qu’aucune créature sous le ciel ne fera descendre, qui, au contraire, s’élèvera de tout ce qu’il verra, entendra ou saura, et cherchera à tirer son profit de tout. »

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