B. Égide d’Assise : De la tentation
Source: Google Books (transcription)
« Une grâce insigne ne peut être possédée dans la paix ; en tout temps s’élèvent contre elle des obstacles de plus d’une sorte. Plus l’homme est comblé de grâces, plus le démon l’attaque fortement ; et cependant l’homme ne doit pas pour cela cesser de correspondre à la grâce ; car plus le combat est pénible, plus la couronne sera brillante, s’il a été suivi de la victoire.
Nous rencontrons des difficultés nombreuses, parce que nous ne sommes pas ce que nous devrions être. En vérité, si un homme marchait bien par la voie du Seigneur, il n’éprouverait ni fatigue ni ennui ; dans la voie du siècle, au contraire, il y a fatigue et ennui jusqu’à la mort. »
Un frère répondit à ces paroles : « Vous semblez dire deux choses contraires. »
Le saint frère Égidius ajouta : « Les démons ne s’élancent-ils pas avec plus d’ardeur contre l’homme qui a bonne volonté que contre les autres ? Voilà l’obstacle. Maintenant si un homme vendait mille fois au delà de sa valeur le prix de son travail, quelle fatigue éprouverait-il à travailler ? Voilà la contradiction résolue.
Je dis donc que plus un homme possède de vertus, plus il est en butte aux vices, et il doit de son côté avoir pour eux une haine plus grande ; car autant de vices vous vaincrez, autant de vertus vous acquerrez ; plus aussi vous serez tourmenté par les vices, plus vous recevrez une grande récompense à cause de chacun d’eux, si vous êtes vainqueur. Quel que soit le motif qui empêche l’homme de marcher par la voie de son Seigneur, ce motif lui fait perdre la récompense. »
Un frère lui dit : « Je suis fréquemment en butte aux assauts d’une grave tentation ; j’ai souvent prié le Seigneur de m’en délivrer, et il ne me l’a pas enlevée. »
Le saint religieux lui répondit : « Plus un roi arme ses soldats, plus il désire les voir combattre courageusement. Il en est des tentations comme d’une terre qui s’offre au laboureur couverte de bois et d’épines, et que celui-ci voudrait défricher et ensemencer. Il doit passer par des travaux, des fatigues et des peines de tout genre avant de recueillir du grain ; quelquefois même il se repent d’avoir entrepris pareille tâche, à cause des ennuis dont elle est entremêlée.
« D’abord il voit une forêt à défricher, et le grain n’apparaît en aucune façon.
« Ensuite il coupe les arbres avec bien de la peine, et le grain ne paraît pas encore.
« En troisième lieu, il arrache avec un travail long et pénible les souches des arbres, et là encore ne paraît pas le froment.
« En quatrième lieu, il laboure la terre, il l’a prépare, et pour prix de ce travail il ne voit rien.
« Cinquièmement, il laboure une seconde fois sa terre.
« Sixièmement, il l’ensemence.
« Septièmement, il en arrache les mauvaises herbes,
« Huitièmement, il moissonne.
« Neuvièmement, il bat et nettoie son blé, et toutes ces choses exigent de grandes fatigues.
« Dixièmement enfin, il le place dans son grenier, et alors, en voyant sa récolte abondante, il ne se rappelle plus ses peines sans nombre. Il en endure même plus que nous ne venons de dire, et il les bénit toutes à cause de l’abondance de sa récolte. »