« Loué soyez-Vous, mon Seigneur »

B. Égide d’Assise : De l’oraison

Source: Google Books (transcription)

« L’oraison est le commencement et le complément de toute bonne œuvre ; car elle éclaire l’âme, et par elle l’on connait le bien et le mal.

Tout pécheur doit prier Dieu pour obtenir de connaitre sa miséricorde, ses bienfaits et ses propres péchés à lui-même. Celui qui ne sait pas prier ne connait pas Dieu. Tous ceux qui doivent arriver au salut finiront nécessairement par se tourner vers la prière, s’ils n’en ont pas l’usage.

Supposons qu’une femme tout à fait timide et simple eût un fils unique, dont le roi se serait saisi pour quelque offense, et qu’il l’eût condamné à mort ; cette femme, malgré sa réserve et sa simplicité, n’irait-elle pas, les cheveux épars, les vêtements en désordre, trouver le roi, et lui demander en criant le salut de son fils. L’amour qu’elle porte à ce fils et la nécessité pousseraient ainsi cette femme timide et osant à peine passer le seuil de sa porte, à courir sans honte sur la place et à se lamenter au milieu des hommes, de simple elle deviendrait une personne habile.

De même celui qui connaitrait bien ses malheurs, les dangers dont il est menacé et les pertes qu’il a éprouvées, celui-là, dis-je, saurait bien prier et en aurait la volonté. »

Un frère disait à Égidius : « L’homme devrait s’attrister beaucoup, quand dans la prière il ne peut arriver à la grâce de la dévotion. » Il lui répondit : « Je vous conseille de faire doucement ce que vous faites. Si vous aviez un peu de bon vin dans un vase, et qu’au fond il y eût de la lie, voudriez-vous remuer le vase et mêler le vin avec la lie ? Non, sans aucun doute. Si une meule ne faisait pas de bonne farine, le meunier ne prendrait pas aussitôt un marteau pour la briser ; mais il la réparerait tout doucement et peu à peu, jusqu’à ce qu’elle pùl moudre selon son désir. Eh bien, faites de même. Pensez que vous ne méritez en aucune manière de recevoir la moindre consolation de Dieu dans la prière.

Quand un homme aurait vécu depuis le commencement du monde jusqu’à ce jour ; quand il devrait vivre jusqu’à la fin ; quand il aurait versé tous les jours en priant une pleine coupe de larmes, il ne mériterait pas, même à la fin du monde, que le Seigneur lui accordât une seule consolation. »

Une autre fois un frère lui disait : « Pourquoi l’homme est-il en butte à plus de tentations quand il prie Dieu que dans un temps ordinaire ? » Égidius lui répondit : « Quand un homme a une cause à soutenir à la cour du prince contre son adversaire, si cet homme va trouver le prince pour lui proposer sa cause et obtenir raison contre l’adversaire, celui-ci, instruit de ses tentatives, fait tous ses efforts pour que la sentence ne lui soit pas favorable. Ainsi agit le diable envers nous. Si donc vous passez votre temps à converser avec les autres, vous reconnaîtrez souvent que vous n’avez pas à supporter beaucoup de tentations. Mais si vous avez recours à l’oraison, afin d’y puiser des forces pour votre âme, alors vous sentirez contre vous les traits les plus brûlants de l’ennemi. Vous ne devez pas pour cela abandonner l’oraison, mais y persévérer résolûment, parce qu’elle est la voie de la patrie céleste. Celui qui abandonnerait alors l’oraison serait semblable au soldat qui prendrait la fuite au milieu de la bataille. »

Quelqu’un lui disait : « J’en vois plusieurs qui, à peine en oraison, semblent avoir la grâce de la dévotion et des larmes ; pour moi, c’est à peine si je puis éprouver le moindre sentiment. » Égidius lui répondit : « Travaillez fidèlement et dévotement ; car la grâce que le Seigneur ne vous aura pas donnée une fois, il pourra vous la donner une autre. Ce qu’il ne vous accorde pas un jour ou une semaine, il pourra vous l’accorder un autre jour, ou une autre semaine, ou un autre mois, ou une autre année. Commencez, vous, par faire votre travail, et Dieu y joindra sa grâce comme bon lui semblera.

L’ouvrier qui veut fabriquer un couteau donne bien des coups sur le fer avant d’achever ce qu’il a entrepris, mais enfin arrive un dernier coup où le couteau est terminé. L’homme doit avoir une grande sollicitude pour son salut. Quand tout le monde serait rempli d’hommes, quand il y en aurait jusqu’aux nues, et qu’il n’y en aurait qu’un seul qui dùt se sauver, chacun devrait pourtant faire tous ses efforts pour être cet homme unique ; car perdre la céleste patrie, ce n’est pas perdre un cordon de soulier. Mais malheur à nous ! Il y a un maître qui donne, et il n’y a personne pour recevoir. »

Une autre fois quelqu’un lui disait : « Frère Égidius, que faites-vous ? » Et le saint frère répondit : « Je fais le mal.

— Et quel mal faites-vous, vous qui êtes frère Mineur ? » Égidius, se tournant alors vers un frère Mineur présent à cette demande, lui dit : « Mon frère, qui est mieux disposé de Dieu ou de nous, lui à nous donner sa grâce, ou nous à la recevoir ? — C’est Dieu, répondit le frère. — Mais alors faisons-nous bien ? — Non, nous faisons mal. »

Égidius, se tournant vers celui qui l’avait interrogé, lui dit : « Vous voyez bien que je vous ai dit la vérité en vous répondant que je faisais mal. »

Il disait encore : « Bien des œuvres sont recommandées dans la sainte Écriture, comme de vêtir ceux qui sont nus, nourrir ceux qui ont faim, cependant c’est en parlant de la prière que le Seigneur dit : Le Père cherche des adorateurs qui l’adorent ainsi. Les bonnes œuvres embellissent l’âme, mais la prière est quelque chose de tout à fait grand. Les saints religieux sont comme de saints loups ; ils ne sortent en public que dans la plus extrême nécessité, et alors même ils n’y demeurent que fort peu de temps. »

Le bienheureux frère, voyant entrer dans l’ordre un gentilhomme romain dont le bien était évalué à soixante mille ducats, dit : « C’est quelque chose de bien considérable que ce que le Seigneur nous donne en ce monde, puisque la somme s’en élève à cent fois soixante mille ducats, car il a dit : Celui qui aura abandonné son père, sa mère, ses frères et ses sœurs à cause de moi, recevra cent fois autant en ce monde. Mais nous sommes des aveugles et pires que des aveugles ; nous ne voulons ni reconnaître, ni même envisager un tel bienfait. »

Une autre fois il disait : « S’il nous était donné de voir un homme plein de grâces et de vertus, nous serions impuissants à supporter la vue de sa perfection. Si un homme était vraiment spirituel, difficilement il consentirait à voir et à entendre quelque chose du dehors, ou à s’entretenir avec une personne quelconque sans une grande nécessité ; il voudrait demeurer toujours solitaire. »

Il disait en parlant de lui-même : « J’aimerais mieux être aveugle que d’être l’homme le plus beau, le plus riche, le plus sage et le plus noble du monde. » Et pourquoi, répondit un frère, préfériez-vous à ces choses d’être aveugle ? — Parce que je craindrais que de tels avantages ne fussent un obstacle à mon chemin. Celui-là sera bienheureux qui ne dira, ne pensera et ne fera rien qui mérite d’être repris. »

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