B. Égide d’Assise : De la sainte patience
Source: Google Books (transcription)
Celui qui, par amour pour Dieu, saura conserver l’humilité et la patience au milieu des tribulations, arrivera bientôt aux grâces les plus privilégiées, aux plus sublimes vertus. Maître en ce monde, il aura encore un gage qui lui assurera la possession du royaume éternel.
Tout ce que fait l’homme, soit en bien, soit en mal, c’est à lui-même qu’il le fait. Ne vous irritez donc pas contre celui qui vous donne des injures ; supportez-les avec une humble patience, vous affligeant seulement du péché de celui qui vous fait insulte, et priant Dieu pour lui.
Plus vous serez fort à supporter et à souffrir avec patience les injures et les tribulations, plus vous serez grand auprès de Dieu ; plus au contraire vous vous montrerez faible dans les douleurs et les adversités, moins vous serez agréable à ses yeux.
Si l’on vous loue, si l’on dit de vous quelque bien, rapportez à Dieu seul l’honneur qu’on vous rend ; si au contraire on médit contre vous, si on vous méprise, mettez-vous du parti de votre contempteur ; fournissez-lui des armes contre vous.
Si vous voulez que votre part soit bonne, appliquez-vous à la rendre mauvaise, en travaillant au succès de celle de votre frère. Accusez-vous vous-même, en cherchant à louer et à excuser les autres. Quelqu’un se présente-t-il pour disputer avec vous et vous contredire, cédez-lui, et c’est ainsi que vous serez victorieux ; car si vous vouliez vous défendre et l’emporter sur votre adversaire, alors même que vous seriez demeuré vainqueur, il se trouverait que vous avez fait une grande perte.
Ainsi, mon frère, croyez-moi, la voie la plus directe pour vous sauver, c’est de vous perdre. Lorsque nous savons supporter les tribulations avec courage, nous pouvons aspirer alors aux éternelles consolations. On éprouve une joie bien plus douce et on acquiert un mérite bien plus précieux en supportant les injures et les opprobres pour l’amour de Dieu, avec patience et sans murmures, que si l’on nourrissait cent pauvres ou que l’on pratiquât un jeûne continuel.
Mais que nous revient-il, que nous sert-il de nous mépriser nous-mêmes, de macérer notre corps par les jeûnes, les veilles et les disciplines, si nous ne pouvons supporter la moindre injure de la part du prochain ? Cette injure nous procurerait une récompense bien plus abondante, un mérite bien plus précieux que toutes les afflictions que nous nous imposerions de notre propre volonté ; car le support humble et patient des mépris et des outrages est plus efficace pour nous purifier de nos péchés que ne le serait une fontaine de larmes.
Heureux celui qui a toujours devant les yeux de son esprit le souvenir de ses péchés et celui des bontés de Dieu ! Oui, car alors il supportera patiemment les tribulations et les adversités, et il pourra en attendre de grandes consolations.
L’homme véritablement humble ne demande pas à Dieu le mérite ni la récompense ; il ne cherche que le moyen de le satisfaire en toutes choses, car il sait qu’il est son débiteur. Il reconnaît aussi que tout ce qu’il possède c’est de la bonté divine qu’il le tient, et non de son propre mérite ; mais pour les adversités, il est convaincu qu’elles sont la juste punition de ses péchés.
Un religieux disait un jour à Frère Égide : Père, si des adversités et des tribulations venaient à fondre sur nous, comment devrions-nous les recevoir ? — Mon frère, lui répondit Frère Égide, sachez qu’alors même que Dieu ferait pleuvoir du ciel des pierres et des flèches, elles ne pourraient jamais nous nuire ni nous causer aucun dommage, si nous étions tels que nous devons être ; car alors nous saurions faire tourner à notre profit les malheurs et les tribulations. L’Apôtre l’a dit : Pour ceux qui aiment Dieu, tout se change en bien ; mais au contraire le bien se convertit en mal et en matière de jugement pour ceux qui n’ont pas la volonté pure.
Voulez-vous vous sauver et participer à la gloire des cieux, ne desirez jamais vous venger ni faire justice de personne, car le partage des saints, c’est de faire toujours le bien et de recevoir le mal. Si vous saviez équitablement apprécier l’énormité des fautes que vous avez commises envers Dieu, vous avoueriez bien alors qu’il est juste que toutes les créatures vous persécutent et vous fassent passer par les peines et les tribulations, car ce sont elles qui doivent tirer vengeance des outrages que vous avez faits à leur Créateur.
C’est une grande vertu à l’homme de se vaincre soi-même ; celui qui sait ainsi triompher de son propre esprit sera victorieux de ses ennemis et il parviendra jusqu’à la source de tout bien ; mais ce serait une vertu bien plus parfaite encore s’il savait se soumettre à ses semblables, alors surtout il dominerait sur tous ses adversaires, c’est-à-dire sur ses vices, sur les démons, sur le monde et sur sa propre chair.
Si vous voulez arriver au salut, renoncez à toutes les consolations que peuvent vous procurer les choses de ce monde et toutes les créatures mortelles ; méprisez-les, car les chutes qui viennent de la prospérité et des consolations sont bien plus fâcheuses et bien plus fréquentes que celles qui résultent des adversités et des tribulations.
Un jour, un religieux murmurait contre son Gardien en présence de Frère Égide ; il se plaignait d’un ordre qu’on lui avait imposé et qui lui paraissait trop sévère. — Mon cher frère, lui dit Frère Égide, plus vous murmurerez, plus vous appesantirez votre fardeau et plus il vous sera lourd à porter ; au contraire, plus vous vous humilierez, plus vous serez docile à vous soumettre au joug de la sainte obéissance ; plus aussi le fardeau qu’elle vous imposera sera doux et suave.
Mais je crois remarquer que vous refusez de supporter le mépris en ce monde pour l’amour de Jésus-Christ, et que cependant vous prétendez ensuite partager sa gloire avec lui ; vous ne voulez pas être ici-bas persécuté ni maudit pour l’amour du Christ, et vous croyez pouvoir être reçu dans son royaume et y jouir de ses bénédictions ; vous refusez de rien souffrir en cette vie, et vous voulez goûter en l’autre les douceurs du repos.
Mon frère, mon frère, je vous le dis, vous êtes dans une grande illusion, car c’est par la voie de la bassesse, de la honte et des opprobres que l’on arrive au véritable honneur du ciel. C’est en supportant patiemment, et pour l’amour de Jésus-Christ, les dérisions et les malédictions que l’on parvient à sa gloire. Il est donc bien vrai ce proverbe : Que celui-là ne reçoit pas ce qu’il désire, qui ne sacrifie pas ce qui lui coûte.
Voyez le cheval, quoiqu’il puisse courir seul avec rapidité, il se laisse néanmoins conduire et guider, et il se prête à toutes sortes de mouvements, selon la volonté de son cavalier. Ainsi doit agir un serviteur de Dieu ; il faut qu’il se laisse régir, guider, manier et ployer à la volonté de son supérieur et même à la volonté de tout autre, pour l’amour de Jésus-Christ.
Si vous voulez être parfait, appliquez-vous soigneusement à la vertu, attaquez le vice avec vigueur, supportez toutes les adversités avec patience pour l’amour de ce Dieu qui, lui aussi, a passé par les tribulations, les afflictions et les opprobres, qui a été battu, crucifié et mis à mort pour votre amour ; oui, pour votre amour, car ce n’étaient pas ses fautes, ni sa gloire, ni ses intérêts qui le réduisaient à ces extrémités ; c’était le seul amour que lui inspirait votre salut. Mais pour arriver au point que je vous ai marqué, il faut d’abord songer à vous vaincre vous-même ; car c’est peu de diriger les âmes des autres et de les conduire à Dieu, si l’on ne commence par se conduire et se diriger d’abord soi-même.