« Loué soyez-Vous, mon Seigneur »

Des avantages que l’âme trouve dans la privation de toutes les idées, de toutes les connaissances naturelles de la mémoire

Source: Google Books

Dans la science des contraires, disent les philosophes, la connaissance de l’un entraîne inévitablement la connaissance de l’autre. Ayant reconnu les inconvénients que la mémoire peut occasionner à l’âme, on a donc pu facilement déduire les avantages qui leur sont opposés, et qui se rencontrent dans leur oubli et leur privation. Le premier de ces avantages consiste dans la tranquillité et la paix intérieure, dont jouit l’âme délivrée de l’agitation et du trouble, que fomentent les pensées et les connaissances de la mémoire ; et de plus cette paix intérieure entretient la pureté de la conscience et du cœur. Cet état dispose admirablement l’âme à l’acquisition de la sagesse humaine, de la sagesse divine, et à la pratique de toutes les vertus.

Par le second avantage, l’âme se voit délivrée d’une foule de suggestions, de tentations et d’impressions, que l’ennemi lui insinue au moyen des pensées et des images, pour la faire tomber au moins dans une foule d’imperfections, et souvent même dans des péchés réels, suivant cette parole de David : Toutes leurs pensées et toutes leurs paroles ont été remplies de malice. Par conséquent si l’on renonce à ces pensées le démon perdra le pouvoir de tourmenter l’esprit.

Grâce à l’oubli et au dépouillement absolu de toutes les choses sensibles, l’âme possède le troisième avantage. C’est une disposition excellente à recevoir les impulsions du Saint-Esprit qui, selon la parole du Sage, se retire des pensées peu conformes à la raison. Ne recueillerait-on de ce dégagement d’autre profit que la délivrance des peines et des troubles intérieurs, ce serait déjà un véritable gain. Au reste, les souffrances et les agitations que font éprouver les adversités, sont loin d’y apporter le moindre soulagement ; bien au contraire, elles les aggravent et nuisent en outre à l’âme elle-même. David dit en ce sens : En vérité l’homme passe comme une image, et c’est en vain qu’il se laisse aller au trouble.

Quand donc le monde s’écroulerait, et que toutes choses arriveraient contrairement à nos désirs il est fort inutile de s’inquiéter, puisqu’il n’en résulte aucun bien. L’agitation ne porte aucun remède aux événements malheureux, mais y ajoute un mal de plus. L’égalité et la sérénité d’humeur non seulement enrichissent l’âme des dons les plus précieux, mais sont encore les plus sûrs moyens d’apprécier les adversités à leur juste valeur, et d’y appliquer le remède convenable.

Salomon avait la double expérience de ces avantages et de ces inconvénients, lorsqu’il disait : J’ai reconnu qu’il n’y avait rien de meilleur que de se réjouir, et de bien faire pendant sa vie. Par là il nous fait comprendre qu’en toutes circonstances, fussent-elles très-fâcheuses, il faut plutôt nous réjouir que nous affliger, afin de ne pas perdre le plus grand des biens, c’est-à-dire la tranquillité et le repos de l’esprit, supportant les revers comme les prospérités avec la même paix.

L’homme spirituel ne perdrait jamais ce calme intérieur s’il s’appliquait, d’une part, à oublier toutes les connaissances et à ne tenir aucun compte de ses pensées personnelles, et si, de l’autre, il se privait, dans la mesure où ses devoirs le lui permettent, d’entendre, de voir le monde, et de communiquer avec lui. L’humaine nature est si facile à entraîner que, malgré un long et fervent exercice d’abnégation, à grand’peine pourra-t-elle éviter les écueils de la mémoire, si propres à faire perdre la paix et à jeter le trouble et l’inquiétude dans l’esprit. Jérémie s’exprime ainsi à ce sujet : Je repasserai toutes ces choses dans ma mémoire, et mon âme défaillira de douleur.

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