Des sept espèces de dommages auxquels la volonté s’expose en plaçant sa joie dans les biens de l’ordre moral
Source: Google Books (transcription)
Les principaux dommages auxquels l’homme peut être entraîné, par la joie frivole qu’il prend dans ses bonnes mœurs, et dans ses exercices pieux, sont d’autant plus pernicieux qu’ils sont spirituels. J’en trouve sept dont je vais faire ici une courte énumération.
Plaçons en première ligne la vanité, l’orgueil, la vaine gloire et la présomption. Il est impossible de se réjouir de ses œuvres sans les estimer ; de là résultent la jactance, et les autres vices qui en sont les compagnons inséparables. La prière du Pharisien de l’Évangile, qui se vantait de jeûner et de faire d’autres œuvres pies, revient parfaitement à ce que nous disons.
Le second inconvénient tient habituellement au précédent ; il consiste à faire d’odieuses comparaisons, à juger les autres mauvais et imparfaits, à apprécier moins leur conduite et leurs actes que les nôtres. Alors on les mésestime au fond du cœur, et on ne craint pas même de manifester cette disposition par des paroles. C’est le langage du Pharisien : Mon Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis point comme le reste des hommes, qui sont voleurs, injustes et adultères, ni même comme ce Publicain. Ainsi un seul acte l’entraînait dans une double faute : s’estimer lui-même et mépriser les autres. Combien de chrétiens de nos jours tombent dans le même péché et disent : Je ne suis pas comme un tel, je ne fais pas ceci ou cela, comme celui-ci ou celui-là. On en voit même plusieurs surpasser en orgueil le Pharisien. Celui-ci méprisait, il est vrai, tout le monde en général, et le Publicain en particulier : je ne suis pas, disait-il, comme cet homme ; mais ceux dont nous parlons vont encore plus loin, ils en arrivent à s’irriter des louanges adressées à leur prochain, et à porter envie à ceux dont les actions ou les qualités éclipsent les leurs.
Le troisième dommage consiste en ce que ces personnes ont coutume de chercher dans leurs œuvres ce qui flatte leur amour-propre, et de les abandonner quand elles n’espèrent pas en recueillir le plaisir d’aucune louange. Comme le dit Jésus-Christ, elles font tout afin d’être vues des hommes, et n’agissent jamais purement en vue de Dieu.
Le quatrième dommage résulte de ce dernier : c’est la privation de la récompense divine, pour avoir poursuivi la récompense terrestre en cette vie, par les joies, les plaisirs et les satisfactions d’intérêt personnel de toutes sortes. Notre-Seigneur ne nous affirme-t-il pas que ces personnes ont reçu leur récompense? Aussi ne retireront-elles de leurs œuvres que peine et confusion, sans pouvoir prétendre à la moindre rétribution. Hélas ! quelle est profonde la misère où ce mal plonge les enfants des hommes ! Je tiens pour certain que la plupart des œuvres faites en public, sont vicieuses ou n’ont aucun prix, qu’elles sont imparfaites ou défectueuses devant Dieu*, parce qu’on n’est pas dégagé des intérêts de l’égoïsme et des motifs du respect humain.
Que penser de certaines actions entreprises dans le seul but de satisfaire la vanité mondaine, et de s’attirer des honneurs ; de ces monuments édifiés par des vues toutes humaines, pour immortaliser un nom, un titre, une lignée ? L’orgueil ne pousse-t-il pas les gens du siècle à placer leurs armes et leurs blasons jusque dans les églises, comme s’ils voulaient se substituer aux images des saints, devant lesquelles tout le monde fléchit le genou ? Nous pouvons dire que ces personnes-là s’estiment supérieures à Dieu. Mais sans parler de ceux dont l’ambition atteint cette dernière limite, combien y en a-t-il dont les œuvres sont entachées d’une multitude de fautes semblables ! Parmi eux plusieurs désirent s’attirer des louanges par leurs actions, d’autres veulent en recevoir des témoignages de reconnaissance, ou savoir qu’on en tient compte ; être assurés que leurs œuvres sont connues d’un tel ou d’une telle, et même du monde entier. Font-ils une aumône ? Ils ont soin de la faire passer par les mains d’un tiers, afin d’en augmenter davantage la publicité ; d’autres enfin ont toutes ces prétentions à la fois. N’est-ce point là sonner de la trompette comme font les hypocrites ? nous dit le divin Sauveur, dans l’Évangile ? Aussi ne recevront-ils de Dieu, pour leurs œuvres, aucune récompense.
Si vous voulez donc éviter ce péril, cachez vos bonnes actions, en sorte que Dieu seul en soit le témoin, et gardez-vous de désirer l’approbation des autres. Non seulement vous devez les dérober à tous les regards, mais encore à vos propres yeux, c’est-à-dire que c’est une obligation pour vous de ne pas vous y complaire, comme si elles valaient quelque chose. Tel est le sens spirituel de cette parole : Que votre main gauche ne sache point ce que fait votre main droite. En d’autres termes, ne considérez pas d’un œil terrestre et charnel vos œuvres spirituelles. C’est là ce qui s’appelle concentrer la force de la volonté en Dieu, et c’est ainsi que les actes fructifient en sa présence. Sans cette direction, l’âme perdra tout le fruit de ses bonnes œuvres, et par sa vanité et sa jactance secrète, elle se rendra très coupable devant Dieu.
La parole de Job s’applique admirablement à ce sujet : Si mon cœur s’est réjoui dans le secret, et si j’ai porté ma main à ma bouche pour la baiser, j’ai commis une grande iniquité. La main est ici le symbole de l’action, et la bouche signifie la volonté qui s’y complaît. Or, comme il y a là, ainsi que nous l’avons expliqué, une complaisance en soi-même, le saint homme Job a dit : Si mon cœur s’est réjoui dans le secret, c’est une abominable iniquité, c’est une sorte de négation de Dieu. En effet, s’attribuer et se rapporter à soi-même une action, c’est nier les droits essentiels de Dieu, l’unique auteur de tout bien ; c’est suivre l’exemple de Lucifer qui, se revêtant de ses propres dons, se complut en son cœur et refusa à Dieu la gloire qui lui est due.
Le cinquième dommage est d’entraver les âmes dans le chemin de la perfection. Les goûts et les consolations enchaînent ceux qui ont l’habitude de les rechercher dans l’exercice de leurs œuvres. Aussi, lorsque la pratique des vertus n’est plus à ces âmes une source de délices intérieures, elles se désolent, ne comprenant pas que c’est là un effet de la conduite du Seigneur, à l’égard de celles qu’il veut élever à un degré plus éminent de sainteté. Il leur retire le lait des petits enfants, pour leur distribuer le pain dur, ou celui des parfaits ; il éprouve ainsi leurs forces, et purifie leurs désirs, en substituant l’aliment des forts à une nourriture délicate et tendre. Mais ces âmes faibles, qui méconnaissent le plan divin, se déconcertent, perdent courage et ne persévèrent pas dans leurs bonnes résolutions, dès qu’elles n’y trouvent plus la douceur qui les captivait autrefois. Appliquons-leur, d’après le sens spirituel, ce texte du Sage : Les mouches qui meurent dans le parfum en gâtent la bonne odeur. Quand l’épreuve de la mortification se présente à ces âmes molles, elles se découragent et meurent à leurs bonnes œuvres, c’est-à-dire, elles les abandonnent, et renoncent de la sorte à la suavité de l’esprit et à la consolation intérieure, qui devaient couronner leur persévérance.
Le sixième dommage est une tendance habituelle à l’illusion, dans l’appréciation des choses et des œuvres. On base leur valeur plus ou moins grande sur les inclinations naturelles ; d’après cette mesure, les unes sont louées et estimées, les autres désapprouvées et méprisées. Cependant, pour l’ordinaire, les œuvres qui mortifient davantage la nature, surtout chez les âmes encore peu avancées dans la perfection, sont plus précieuses aux yeux du Seigneur, et plus dignes d’être agréées de lui, que les actions qui flattent les attraits naturels. Celles-ci exposent l’âme à s’y rechercher, et celles-là lui font pratiquer l’abnégation. Le prophète Michée dit à ce propos : Ils appellent bien le mal qu’ils font, c’est-à-dire, ils envisagent dans leurs œuvres leur propre satisfaction, de préférence au bon plaisir divin. Il serait trop long de décrire l’empire que ce mal exerce sur les personnes adonnées à la spiritualité, comme sur le commun des hommes. À peine trouvera-t-on quelqu’un dont les actes aient pour mobile l’amour de Dieu, sans s’appuyer sur l’intérêt d’une consolation humaine ou d’une satisfaction passagère.
Si l’homme n’étouffe pas la joie frivole qu’il prend dans ces sortes de biens, il éprouve le septième dommage, et devient alors incapable d’accepter un sage conseil, et de suivre une ligne de conduite raisonnable, dans les devoirs de son état. L’habitude qu’il a de rechercher un vain plaisir dans ses actions, l’affaiblit et l’enchaîne à son sens propre. D’un côté, il est porté à ne pas reconnaître que le conseil d’autrui est le meilleur ; et de l’autre, s’il l’estime conforme à la raison, il n’a pas le courage de le suivre. Les saintes ardeurs de la charité à l’égard de Dieu et du prochain se refroidissent alors au contact de l’amour-propre, qui se mêle à toutes ses œuvres.