Comment cette contemplation obscure est non-seulement une nuit, mais encore une peine et un tourment pour l’âme
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Explication du premier vers. — Comment cette contemplation obscure est non-seulement une nuit, mais encore une peine et un tourment pour l’âme
Pendant une nuit obscure
Cette nuit obscure est une influence de Dieu sur l’âme, qui la purifie de ses ignorances et de ses imperfections habituelles, naturelles et spirituelles ; les contemplatifs lui donnent le nom de contemplation infuse ou de théologie mystique. Là Dieu se plaît à instruire l’âme dans le secret, et à lui enseigner la perfection de l’amour.
De son côté l’âme demeure passive, se bornant à attendre amoureusement le Seigneur, à l’écouter et à recevoir ses lumières, sans chercher à comprendre comment se produit cette contemplation infuse. Car c’est le propre de la sagesse tout aimable de Dieu, d’opérer des effets particuliers dans l’âme, de la purifier et de l’éclairer, pour la disposer à cette union si délectable. La même sagesse qui purifie les Bienheureux dans la gloire en les illuminant, purifie également les âmes en ce monde, en les éclairant avec un amour plein de tendresse.
Mais on peut se demander ici : pourquoi l’âme appelle-t-elle nuit obscure la lumière divine qui, nous l’avons dit, l’éclaire sur ses ignorances et l’en purifie ? Nous répondrons à cela qu’en vertu de deux raisons la divine Sagesse est à l’âme non seulement une nuit ténébreuse, mais encore un sujet de peines et de tourments.
La première, c’est l’excellence même de cette Sagesse, qui dépasse tellement la capacité de l’âme qu’elle la plonge ainsi dans de profondes ténèbres. La seconde, c’est la bassesse et l’impureté de l’âme, qui rendent cette lumière pénible, douloureuse et obscure.
La première raison se prouve facilement en admettant cette maxime de philosophie : que plus les choses divines sont en elles-mêmes claires et distinctes, plus elles sont obscures et cachées à l’âme. Il en est de même pour la lumière naturelle, son éclat éblouit et aveugle l’œil du hibou ; plus on fixe le soleil, plus ses splendeurs fatiguent le regard et l’enveloppent de ténèbres ; l’usage de la vue devient impossible, parce que sa faiblesse est écrasée par l’excès de lumière.
Lorsque la céleste lumière de contemplation envahit une âme encore impuissante à la supporter, elle la jette dans les ténèbres spirituelles ; car la clarté de l’une surpasse les forces intellectives de l’autre, et paralyse son mode naturel de comprendre. C’est pourquoi saint Denis et les autres théologiens mystiques appellent cette contemplation infuse un rayon de ténèbres, ainsi nommé par rapport à l’âme qui n’est pas encore purifiée et éclairée.
David dit à ce sujet : Une nuée est autour de Dieu, et l’obscurité l’environne. Ce n’est pas qu’il en soit ainsi en réalité, mais seulement eu égard à notre faible entendement, qui est ébloui et aveuglé dans cette immense splendeur, et ne peut s’élever à une hauteur si sublime. Les nuées se sont fendues par l’éclat de sa présence, ajoute le Roi-Prophète. C’est ce qui a lieu pour notre entendement par rapport à Dieu. Lorsque le souverain Maître envoie sur l’âme, qui n’est pas encore transformée, les splendides rayons de sa plus secrète sagesse, il jette son intelligence dans d’épaisses ténèbres.
Sans doute la contemplation obscure est pénible dans les commencements, parce que d’un côté son excellence est infinie, et que de l’autre l’âme qui la reçoit est soumise à d’innombrables misères, puisqu’elle n’est pas encore sortie du creuset de la purification. Deux choses contraires ne peuvent pas subsister ensemble dans le même sujet. Or, l’âme étant elle-même ce sujet où deux choses opposées se livrent un mutuel combat, il en résulte la lutte soulevée entre le travail de la contemplation et les imperfections de l’âme qui est à purifier. Cela se comprend par une simple induction.
D’abord il est manifeste que cette sagesse de la contemplation, qui cherche à pénétrer l’âme, a des lumières, des clartés si vives et si pures, que l’âme où règnent l’obscurité et l’impureté, en éprouve une peine réelle ; de même que des yeux malades frappés soudain par une lumière éclatante, en ressentent une vive douleur. Dans son état d’imperfection, l’âme endure une souffrance analogue, et elle la ressent d’autant plus vivement que la lumière divine la pénètre davantage. A la lueur de cette lumière si pure, qui l’envahit pour en chasser les impuretés, l’âme se voit toute misérable et toute souillée ; il lui semble que Dieu s’élève contre elle et qu’elle s’élève contre Dieu. C’est là un sentiment on ne peut plus pénible.
Se croire rejetée de Dieu, c’est une des tribulations dont Job se plaignait le plus, lorsque, soumis par Dieu à une semblable épreuve, il s’écriait : Pourquoi m’avez-vous mis en hostilité avec vous, et m’avez-vous rendu à charge à moi-même ? Cette divine et obscure clarté révèle manifestement à l’âme toute son impureté, elle comprend, grâce aux rayons lumineux qui l’éclairent, qu’elle est indigne du regard de Dieu et des créatures.
Ce qui augmente encore son tourment, c’est la crainte de ne jamais trouver grâce devant le Seigneur, et de n’avoir plus aucun bien à espérer. Tout son esprit est plongé dans la connaissance approfondie de ses misères et de ses maux, elle touche du doigt et reconnaît que de son propre fonds elle ne saurait attendre autre chose. Tel est le sens dans lequel on peut appliquer ce passage du royal Prophète : Vous avez puni l’homme à cause de son iniquité ; et vous avez rendu son âme sèche comme l’araignée qui s’épuise à faire sa toile.
En second lieu, la source des souffrances de l’âme vient de son infirmité naturelle et spirituelle. La divine contemplation qui agit sur elle avec force, à dessein de la fortifier tout en la domptant, fait éprouver à sa faiblesse une peine si intime, que sa nature semble défaillir, spécialement quand cette action s’exerce avec plus d’intensité.
Les sens et l’esprit sont alors comme accablés par un poids immense et invisible ; ils endurent une agonie si cruelle que s’ils avaient à choisir, ils préféreraient la mort et l’accueilleraient comme un soulagement. Le saint homme Job en avait fait l’expérience lorsqu’il disait : Je ne voudrais pas qu’il combattît contre moi de toute sa force, de peur d’être accablé par le poids de sa grandeur.
Succombant sous cette oppression, l’âme, loin de s’imaginer qu’elle est l’objet des faveurs célestes, croit, et avec raison, que ses appuis d’autrefois ont eux-mêmes disparu et lui ont été enlevés avec tout le reste. Personne, lui semble-t-il, ne sait compatir à son triste sort. Aussi peut-elle s’écrier avec le plus affligé des hommes : Ayez pitié de moi, vous au moins qui êtes mes amis, ayez pitié de moi, parce que la main du Seigneur m’a frappé.
Chose vraiment merveilleuse et tout à la fois digne de compassion, telles sont la faiblesse et l’impureté de l’âme que la main de Dieu, si douce et si légère par elle-même, lui paraît rude et pesante. Cependant sa Majesté adorable n’a point appesanti sa main. Elle n’a fait que la poser, et encore très-miséricordieusement, sur l’âme, puisque c’est dans le but de la combler de faveurs et non pas de la châtier.