« Loué soyez-Vous, mon Seigneur »

De plusieurs autres genres de souffrances infligées à l’âme dans cette nuit

Source: Google Books

Deux choses extrêmes, qui se réunissent ici, l’une divine, l’autre humaine, servent encore à faire passer l’âme par une troisième sorte d’épreuve et de passion.

La divine, c’est la contemplation qui purifie l’âme ; l’humaine, c’est l’âme elle-même en tant que sujette à cette action. La première envahit et dépouille l’âme de ses affections habituelles, et de toutes les qualités du vieil homme auxquelles elle était étroitement unie, attachée et assimilée. Afin de la renouveler et de la perfectionner, elle l’absorbe ensuite dans de si épaisses ténèbres, la brise et la détruit de telle sorte, que l’âme défaille et se consume à la vue de ses misères, tandis que son esprit passe par les angoisses de la mort. Il semble qu’elle soit engloutie dans les profondes et ténébreuses entrailles d’un monstre, où elle se sent subir le travail de la décomposition ; c’est l’agonie que devait éprouver Jonas dans le ventre de la baleine. Ainsi, dans l’attente de sa résurrection spirituelle, l’âme endure la mort obscure de ce sépulcre.

Ce genre de torture et de tribulation est au delà de toute expression ; cependant David a essayé de le dépeindre en ces termes : Les angoisses de la mort m’ont environné… J’ai été assiégé par les douleurs de l’enfer… Dans mon affliction j’ai invoqué le Seigneur, et j’ai poussé mes cris vers mon Dieu.

Cette âme affligée se voit l’objet de la répulsion divine, et son tourment est augmenté par la conviction assurée que le Seigneur l’a prise en horreur, totalement abandonnée, et pour cela jetée dans les ténèbres ; cette pensée est pour elle la plus poignante et la plus indicible douleur. Le saint roi avait été soumis à ces épreuves lorsqu’il disait : Comme les blessés qui dorment dans le sépulcre et dont on ne se souvient plus, dont votre main elle-même s’est retirée, ainsi j’ai été jeté par eux dans une fosse profonde, dans le lieu des ténèbres et l’ombre de la mort. Votre fureur s’est appesantie sur moi ; et vous avez fait passer sur moi tous les flots de votre colère.

Au milieu des étreintes de cette contemplation qui la purifie, l’âme se voit à l’ombre de la mort, elle semble participer aux angoisses et aux tortures de l’enfer, c’est-à-dire elle se sent privée de Dieu, châtiée, repoussée par lui, et elle porte tout le poids de son indignation. A cet état présent, se joint l’épouvantable appréhension de croire que cela durera toujours. Enfin, pour comble de désolation, elle est en butte aux délaissements et aux mépris de toutes les créatures, même de ses amis. Vous avez éloigné de moi, poursuit David, tous ceux qui me connaissent ; ils m’ont eu en abomination.

Le prophète Jonas peut aussi rendre témoignage de ces souffrances, les ayant expérimentées dans son corps et dans son âme : Vous m’avez jeté au milieu de la mer jusqu’au fond des eaux ; j’en ai été submergé de toutes parts ; toutes vos vagues et tous vos flots ont passé sur moi. Et j’ai dit : je suis rejeté de devant vos yeux ; mais néanmoins je verrai encore votre temple saint. Ces derniers mots expriment l’espérance de l’âme, que Dieu purifie avant de l’admettre aux joies de la vision béatifique.

J’ai vu les eaux envahir mon âme, l’abîme m’a enveloppé de toutes parts ; les flots de la mer ont recouvert ma tête. Je suis descendu jusqu’aux fondements des montagnes, les portes de la terre se sont fermées sur moi à jamais. Ces portes de la terre signifient ici les imperfections de l’âme, qui l’arrêtent et l’empêchent de goûter les douceurs de la pure contemplation.

Le quatrième genre de souffrance tient à un autre côté de l’excellence de cette contemplation obscure. L’abîme de la majesté et de la grandeur divine fait découvrir à l’âme un autre abîme : celui de sa pauvreté et de sa misère ; et c’est une des principales souffrances de l’état de purification dont nous parlons. En outre, un vide affreux, une profonde indigence se font sentir à l’âme, dans ce qui touche aux trois sortes de biens en rapport avec ses attraits : les biens temporels, naturels et spirituels. Au lieu de ces biens, elle ne constate que le mal opposé, elle se voit avec les misères de ses imperfections, avec le vide et l’aridité de ses facultés, avec la désolation de son esprit envahi par les ténèbres.

La purification que Dieu exerce, doit atteindre l’âme dans la partie sensitive et la partie spirituelle, dans les puissances intérieures et les puissances extérieures ; elle doit donc la tenir dans un état de vide, de pauvreté et d’abandon général ; puis la livrer à la sécheresse, au dénûment et à l’obscurité. Car c’est dans l’aridité que se purifie la partie sensitive ; les puissances, dans le dépouillement de leurs opérations, et l’esprit, au sein des ténèbres. Telles sont les voies de Dieu dans la contemplation obscure, où l’âme souffre l’angoisse du vide, la soustraction momentanée de tous ses appuis et de toutes ses connaissances naturelles ; tourment plein d’anxiété, comparable à celui d’une personne suspendue en l’air, et dont on arrêterait la respiration.

Mais de même que le feu fait disparaître la rouille et les scories des métaux, ainsi Dieu va purifiant l’âme, émondant, anéantissant, consumant en elle toutes les habitudes imparfaites contractées jusqu’alors. Néanmoins, comme ces défauts ont jeté de profondes racines dans l’âme, leur extirpation lui fait éprouver d’ordinaire une véritable agonie et un trouble excessif, accompagnés des souffrances les plus aiguës dans l’ordre naturel et spirituel. Alors se vérifie la parole d’Ézéchiel : Mettez les os les uns sur les autres afin que je les fasse dévorer par les flammes. Les chairs seront consumées, on fera cuire ensemble tout ce mélange, et les os seront réduits à rien.

Ainsi sont figurées les poignantes douleurs qu’endurent la partie spirituelle et la partie sensitive de l’âme. Le même Prophète ajoute : Mettez aussi la chaudière vide sur les charbons ardents, afin qu’elle s’échauffe, que l’airain se fonde, que ses souillures se détachent au dedans, et que sa rouille se consume. Par où nous pouvons comprendre la passion douloureuse que subit l’âme, au milieu des ardeurs de cette contemplation purifiante. Car au dire d’Ézéchiel, pour dégager le cœur et enlever les scories des affections désordonnées, il est nécessaire de s’annihiler pour ainsi dire soi-même, et de détruire la mauvaise nature que les passions et les imperfections ont formée en nous.

Au milieu de cette fournaise, l’âme se purifie comme l’or dans le creuset, selon la parole du Sage : Il les a éprouvés comme l’or dans la fournaise. Sous l’action terrible de cette grande destruction, qui va jusqu’au plus intime de son être, et s’ajoute au sentiment de son extrême pauvreté, elle est alors comme défaillante, ainsi qu’on le voit par ce passage de David, criant à Dieu : Sauvez-moi, ô Dieu ! parce que les eaux sont entrées jusque dans mon âme. Je suis enfoncé dans une boue profonde, où il n’y a plus rien qui me soutienne. Je suis descendu dans la profondeur de la mer et la tempête m’a submergé. Je me suis lassé à force de crier, et ma gorge en a été enrouée ; mes yeux se sont fatigués de regarder et d’attendre mon Dieu en qui j’espère.

Le Tout-Puissant humilie profondément l’âme dans cet état, pour l’exalter ensuite grandement. Si sa Providence n’avait pas soin de tempérer bientôt ces afflictions, l’âme qui les éprouve abandonnerait rapidement son corps. Aussi ces désolations intérieures n’ont-elles pas une durée permanente, mais parfois elles sont si poignantes que l’âme croit voir l’enfer entr’ouvert sous ses pas, et sa perte lui semble assurée.

On peut dire en toute vérité de ces âmes qu’elles descendent en enfer toutes vivantes, pour s’y purifier comme dans une sorte de purgatoire ; elles font dès cette vie le travail d’expiation qui leur était réservé dans l’autre monde pour leurs fautes vénielles. Mais, après avoir été soumise à ces épreuves, l’âme est toute pure, aussi ne sera-t-elle pas livrée aux flammes expiatoires, ou bien elle ne fera que les traverser ; car une seule heure de souffrances ici-bas profite davantage que beaucoup d’autres passées en ce lieu d’expiation.

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