« Loué soyez-Vous, mon Seigneur »

Saint Jean de la Croix : Autres peines qui affligent l’âme dans cet état

Source: Google Books

Un nouveau sujet de larmes et d’angoisses pour l’âme, c’est de sentir ses puissances et ses affections comme liées et enchaînées, au sein de cette nuit obscure, en sorte qu’il lui est impossible d’élever son cœur et son esprit à Dieu comme autrefois.

La prière lui devient difficile, elle partage le sentiment de Jérémie disant à Dieu : Vous avez mis une nuée au-devant de vous afin que notre prière ne passe point jusqu’à vous. C’est la confirmation du texte allégué plus haut : Il a fermé mon chemin avec des pierres carrées.

Si parfois l’âme se livre à l’exercice de l’oraison, c’est avec une désolante sécheresse ; le dégoût dont elle est accablée la porte à croire que le Seigneur est sourd à ses clameurs, et n’y prête aucune attention. Le même Prophète nous le révèle par cette plainte : En vain je crierai vers lui et je le prierai, il a rejeté ma prière. C’est alors le moment de mettre sa bouche dans la poussière, comme nous y exhorte encore Jérémie, et de subir avec patience l’épreuve de la purification.

Dieu seul est l’auteur de cette opération douloureuse, à laquelle l’âme ne peut rien. Incapable de s’appliquer à la prière, de prêter une attention soutenue aux choses spirituelles, elle est également impuissante à s’occuper d’affaires temporelles. Plongée dans une profonde abstraction, sa mémoire lui fait souvent défaut, et de longs moments s’écoulent sans qu’elle sache si elle a fait ou pensé telle ou telle chose. En dépit de ses efforts, elle ne saurait fixer son esprit sur l’action présente, ni sur celle qui doit suivre.

Ici non-seulement l’entendement se purifie de sa manière imparfaite de concevoir, et la volonté se dégage de ses affections, mais encore la mémoire se vide de ses connaissances et de ses raisonnements ; travail d’anéantissement absolument indispensable pour réaliser la parole de David : Je me suis trouvé réduit au néant, sans le savoir. Cette ignorance signifie l’abstraction et l’oubli de la mémoire, qui sont le résultat de la contemplation et du recueillement intérieur où l’âme est absorbée.

Il lui a été utile d’être revêtue avec toutes ses puissances de la céleste et obscure lumière de contemplation, de manière à s’isoler des affections et des connaissances des créatures, afin d’être convenablement disposée à la divine union d’amour. Cette abstraction intérieure sera en raison directe de l’intensité de la contemplation.

Plus la lumière divine est pure et simple, plus elle jette l’âme dans les ténèbres en l’envahissant, plus aussi elle la dégage de ses affections particulières, et la dépouille de ses connaissances naturelles ou surnaturelles. Par opposition, à mesure que la simplicité et la pureté du rayon divin diminuent, il aveugle moins l’âme et lui laisse plus de liberté dans ses opérations.

Soutenir que la lumière surnaturelle est d’autant plus obscure à l’âme que ses splendeurs sont plus vives, et vice versa, n’est-ce pas avancer un paradoxe ? Nous le comprendrons néanmoins en nous rappelant la maxime d’Aristote, citée plus haut : que plus les choses surnaturelles sont distinctes et claires en elles-mêmes, plus elles sont obscures à notre entendement.

Sous l’action de cette sublime contemplation, dont la lumière accable les forces naturelles, l’âme se voit enveloppée de ténèbres à l’égard des affections, et des connaissances que la lumière naturelle lui faisait découvrir autrefois. A l’obscurité où elle est plongée, se joint le vide de ses puissances et de ses appétits, au double point de vue spirituel et naturel. Au milieu de ces délaissements, la lumière surnaturelle poursuit son œuvre purifiante, et illumine l’âme à son insu.

Le rayon de lumière est insaisissable quand il est pur ; mais s’il rencontre un objet qui le reflète, son existence se révèle à l’instant. Ainsi en est-il de la lumière dont l’âme est envahie, et qui se dérobe à elle en raison même de sa vive clarté. Trouve-t-elle à se refléter sur une connaissance quelconque, c’est-à-dire, s’agit-il d’apprécier la vérité ou la fausseté d’une chose, de discerner tel point particulier de perfection, aussitôt l’âme le saisit et le comprend avec beaucoup plus de netteté qu’avant d’avoir traversé ces obscurités. Sans doute, la nature du rayon est d’être impalpable ; mais avancez la main, immédiatement la présence du rayon devient perceptible. De même la lumière de contemplation fait distinguer aussitôt à l’âme l’obstacle, en d’autres termes, l’imperfection qui se présente à elle.

La simplicité et la pureté de cette lumière générale ne lui permettent pas de se restreindre à aucun mode particulièrement intelligible, soit naturel ou surnaturel. Mais quand les puissances de l’âme sont anéanties à l’égard de toute connaissance, elles acquièrent une admirable aptitude pour connaître et pénétrer universellement, et sans effort, tout ce qui leur est offert dans l’ordre supérieur ou inférieur. L’Apôtre dit en ce sens : L’esprit pénètre tout, jusqu’aux secrets les plus profonds de Dieu.

On peut appliquer également à cette sagesse pure et générale, l’oracle que le Saint-Esprit met dans la bouche du Sage : Elle atteint partout à cause de sa pureté, c’est-à-dire qu’elle ne s’arrête à aucune connaissance ni à aucune affection spéciale. Telle est, en effet, la propriété de l’esprit anéanti et purifié à l’égard de toutes les choses intelligibles particulières : en renonçant à comprendre ou à goûter quelque chose de distinct, il trouve dans ce vide, dans ces obscurités et dans ces ténèbres la plus excellente disposition pour embrasser toutes choses. La parole de saint Paul se réalise alors mystiquement en lui : Il n’a rien et possède tout. Une béatitude si précieuse est le prix d’un si parfait dénûment spirituel.

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