« Loué soyez-Vous, mon Seigneur »

Luc Wadding à propos de la controverse sur la pauvreté du Christ et des Apôtres

Résumé

Luc Wadding :

“Cette action se termina par une Décrétale, dans laquelle il [Pape Jean XXII] décida que c’était une hérésie de soutenir que Jésus-Christ et les Apôtres n’avaient rien possédé ni en commun, ni en particulier, et qu’ils n’avaient pas eu le droit de se servir des choses qu’ils possédaient, de les donner, ni de les employer en achat ; elle fut publiée le 12 de décembre, et commence, Cum inter nonnullos…

[Pape] Nicolas III dit dans sa Décrétale, que la renonciation à la propriété de toutes choses, tant en commun qu’en particulier, faite pour l’amour de Dieu est méritoire et sainte ; que Jésus-Christ lorsqu’il a voulu montrer le chemin de la perfection, l’a enseignée par les paroles, et confirmée par son exemple ; et que les premiers Fondateurs de l’Église l’ont fait couler par leur vie et par leur doctrine, comme par des canaux sacrés, jusqu’à ceux qui ont eu le désir de vivre dans l’état de perfection, ainsi qu’ils l’avaient puisée de la source même de la vérité…

[Pape] Nicolas III distingue deux temps, et deux états de Maîtrise en Jésus-Christ ; celui de la perfection, et le temps auquel il interdit les possessions aux Apôtres ; et celui de l’imperfection, ou de moindre perfection, auquel il leur permet la bourse.”


Source: Annales des Frères Mineurs

Par Luc Wadding (m. 1657), chroniqueur et historien de l’Ordre des Frères Mineurs

… il [le pape Jean XXII] fit publier le 8 décembre une Constitution qui commence, Ad conditorem Canonum, dans laquelle premièrement il dispute à la façon de l’École, pour faire voir que l’usage du fait ne peut pas être séparé du vrai domaine, surtout dans les choses qui se consument ; secondement il renonce au domaine particulier de toutes les choses qui étaient données aux Frères Mineurs, et dont ils avaient l’usage, quoique plusieurs de ses Prédécesseurs eussent déclaré que le domaine de toutes ces choses appartenait à l’Église Romaine ; en troisième lieu, il leur défendit d’avoir des Syndics Apostoliques pour prendre aucun soin de tout cela au nom du Saint-Siège.

Cette facilité à révoquer et à détruire les Constitutions des Papes dans une affaire qui était très importante, puisqu’elle allait à saper les fondements de l’Ordre, choqua fort le sentiment de plusieurs personnes pieuses et sincères ; il se trouva même d’abord des Docteurs qui la contredirent de parole et d’écrit, et depuis les meilleurs Théologiens ont suivi l’opinion contraire, qui distingue l’usage de fait de l’usage de droit ; Thomas Sanchez en cite plusieurs qui la soutiennent, et quoique dans ce temps les Frères Prêcheurs fussent les adversaires déclarés, néanmoins Soto, Ledesma, et Bannez trois de leurs plus célèbres Docteurs l’ont embrassée, et les deux premiers parlant de cette Décrétale de Jean XXII n’ont pas fait difficulté de dire qu’il ne l’avait faite ni légitimement, ni justement, mais en haine d’Occham, et de quelques autres Frères Mineurs qui lui étaient opposés.

Lessius et le Cardinal Bellarmin disent qu’il semble que ce Pape se soit trompé dans cette affaire qui n’appartient pas à la foi ; d’autres croient qu’il n’a fait que proposer et examiner la question sans rien définir, quoiqu’il marquât bien de quel côté il penchait.

Et ce qui est bien plus important, et d’une autorité irréfragable, les Papes ses Prédécesseurs qui ont expliqué notre Règle, ont dit clairement, que les Frères Mineurs n’ont point la propriété ni en particulier, ni en commun des meubles, ni des autres choses dont ils se servent licitement, mais seulement l’usage, et que le domaine en appartient à l’Église Romaine ; cela se trouve ainsi dans la Décrétale de Grégoire IX, Quo elongati, dans celle d’Innocent IV, Ordinem vestrum, qui fut renouvelée par Alexandre IV, dans celle de Nicolas III, Exiit qui seminat, dans celle de Martin IV, Exultantes in Domino, dans celle de Boniface VIII, Inter cæteros ordines, dans laquelle il a inséré celle de Nicolas III, et dans celle de Clément V, Exivi de paradiso.

Et ce qui est plus surprenant, Jean XXII lui-même dans sa Décrétale quorundam, loue toutes ces Constitutions des Papes, surtout celles de Nicolas III et de Clément V comme très utiles, solides, claires, et digérées avec grande prudence ; c’est ce qui fait qu’on s’étonne, et qu’on a pris avec raison pour une grande nouveauté dans l’Église de voir que ce Pape ait voulu tout d’un coup et sans conseil renverser tant de Bulles de ses Prédécesseurs, et ôter à notre Ordre des grâces si nécessaires pour son appui.

Ses successeurs ont connu l’injure qu’il lui faisait sans raison, et ils l’ont réparée avec une affection paternelle, et une piété vraiment Apostolique, car ils ont révoqué expressément tout ce qui est contenu dans la susdite Décrétale, Ad conditorem, et renouvelé et confirmé ce que les précédents avaient mûrement établi sur ce sujet ; Martin V a été le premier par sa Bulle Amabilis fructus et il a été suivi par Eugène V, Calixte III, Nicolas V, Pie II, Paul II, Sixte IV, Alexandre VI, Jules II, et Léon X.

On peut voir dans l’Apologie des pauvres, composée par saint Bonaventure, les raisons qui établissent la distinction entre l’usage de droit et l’usage de fait ; Soto et d’autres après lui les ont copiées comme très solides.

Il ne faut pas s’émerveiller si cette Décrétale de Jean XXII causa tant de troubles, puisqu’elle était si opposée à celles de ses prédécesseurs : les Frères Mineurs qui en étaient les plus maltraités s’en plaignirent à lui-même ; ils lui représentèrent qu’elle ne faisait rien à la question de la pauvreté de Jésus-Christ, de laquelle on disputait, et qu’elle allait à renverser leur état ; ils prévoyaient bien où le coup portait, et que c’était pour rendre inutiles les écrits qu’ils avaient dressés au Chapitre de Pérouse, quoiqu’ils ne continssent rien qui ne se trouvât dans les Bulles des Papes.

Dans cette vue, ils crurent qu’ils étaient obligés à se défendre contre l’opinion particulière et si extraordinaire d’un Pape, puisqu’ils étaient appuyés de tant d’autres, qui avaient dressé leurs Constitutions avec grande réflexion, au lieu que celui-ci se laissait emporter à la passion et à la suggestion de quelques esprits remuants ; il est vrai que quelques-uns de nos Frères s’opposèrent à la Décrétale avec trop d’imprudence et de hardiesse, surtout Frère Bonagracia [qui n’était pas un franciscain spirituels] qui agissait au nom de tout l’Ordre, nous en verrons la suite l’année prochaine…

Le 14 de janvier, frère Bonagratia se présenta trop hardiment devant le Pape ; car ce ne fut pas en particulier, et en se jetant à ses pieds avec humilité, mais en plein consistoire, où il lui présenta une requête, dans laquelle il lui remontrait par plusieurs raisons que sa Sainteté traitait l’Ordre avec trop de rigueur et d’injustice, et que la Constitution qu’Elle avait faite, par laquelle il détruisait la distinction de l’usage de droit, et de celui de fait, renonçait au domaine des choses dont l’Ordre pouvait jouir, et abrogeait les Syndics Apostoliques, ne pouvait pas subsister, parce qu’elle était contraire à plusieurs Bulles de ses prédécesseurs.

Ce fut jeter de l’huile dans le feu, le Pape se mit en grosse colère, et fit mettre frère Bonagratia dans une prison obscure, où il le retint un an entier ; cependant il fit retirer de la porte de l’Église d’Avignon la susdite Bulle qu’il y avait fait afficher ; et après l’avoir changée en quelques points, et fortifiée de plusieurs raisons pour établir son opinion, il l’y fit remettre datée du même jour que la première, qui était du 8 de décembre de l’année précédente ; ce procédé ne fut pas approuvé, aussi n’était-il pas conforme au style, et à l’autorité du Saint-Siège, dont les Constitutions ont accoutumé d’être digérées avec tant de maturité, qu’elles ne doivent être ni augmentées, ni diminuées ; c’est pourquoi il ne se faut pas étonner si celle-ci n’a pas eu la même fermeté, que celles de ses prédécesseurs.

Enfin le Pape voulut terminer la principale question de la pauvreté de Jésus-Christ en plein consistoire ; mais ce fut avec tant de préoccupation, et de passion, qu’il ne put pas souffrir qu’on y parlât en faveur de l’opinion des Frères Mineurs ; il fallait applaudir à tout ce qu’il disait contre elle, et ceux qui étaient tout disposés à le flatter, s’écriaient tumultuairement qu’elle était hérétique.

Le Cardinal frère Vital du Four, frère Arnaud de la Tour Archevêque de Salerne, frère Henry Évêque de Lucques, et frère Jérôme Évêque de Capha voulurent parler avec un peu de fermeté, pour soutenir la justice de cette cause ; mais le Pape s’emporta contre eux, les menaça de geste et de parole, les fit taire avec confusion, et leur reprocha avec aigreur qu’ils avançaient et appuyaient des hérésies ; cette façon d’agir si sévère leur fit caler voile ; il fallut garder le silence, et laisser faire au Pape sans lui résister, tout ce que sa passion lui dictait.

Cette action se termina par une Décrétale, dans laquelle il décida que c’était une hérésie de soutenir que Jésus-Christ et les Apôtres n’avaient rien possédé ni en commun, ni en particulier, et qu’ils n’avaient pas eu le droit de se servir des choses qu’ils possédaient, de les donner, ni de les employer en achat ; elle fut publiée le 12 de décembre, et commence, Cum inter nonnullos.

Plusieurs hérétiques ont pris occasion de cette Décrétale de nous insulter, sur ce que nous croyons que les décisions des souverains Pontifes dans les matières de la Foi sont infaillibles ; car disent-ils, Nicolas III a défini comme de foi, que Jésus-Christ et les Apôtres n’ont rien possédé de propre, ni en particulier, ni en commun ; et Jean XXII détermine le contraire, aussi comme de foi ; il faut donc que l’un ou l’autre se trompe, et soit hérétique dans la décision.

Je veux résoudre cette difficulté, et faire remarquer sensiblement l’assistance particulière que le Saint-Esprit donne à l’Église, afin qu’elle ne se trompe jamais dans la foi, car je ferai voir clairement que la détermination de Jean XXII, qui paraît si contraire à celle de Nicolas III, ne l’est point du tout, et que le premier a dit tout ce que le second enseigne ; il y a seulement cette différence, que Jean XXII n’a ni expliqué, ni distingué comment cette proposition de la pauvreté de Jésus-Christ se devait entendre, au lieu que Nicolas y donne un parfait et entier éclaircissement.

Nicolas III dit dans sa Décrétale, que la renonciation à la propriété de toutes choses, tant en commun qu’en particulier, faite pour l’amour de Dieu est méritoire et sainte ; que Jésus-Christ lorsqu’il a voulu montrer le chemin de la perfection, l’a enseignée par les paroles, et confirmée par son exemple ; et que les premiers Fondateurs de l’Église l’ont fait couler par leur vie et par leur doctrine, comme par des canaux sacrés, jusqu’à ceux qui ont eu le désir de vivre dans l’état de perfection, ainsi qu’ils l’avaient puisée de la source même de la vérité.

Il ajoute, que personne ne doit s’imaginer que ce qu’on lit dans l’Évangile, que Jésus-Christ a eu des bourses, soit contraire à ceci : car les œuvres du Sauveur étant toutes parfaites, il a pratiqué la perfection en toutes ses actions de telle sorte, qu’en même temps il a condescendu quelquefois aux imperfections des faibles, afin d’exalter la voie de perfection, sans condamner les sentiers infirmes des moins parfaits ; ainsi il a pris la personne des faibles par la bourse ; il a fait le même au regard de quelques autres choses, prenant sur soi les infirmités de la chair de l’homme, comme l’Évangile le témoigne.

Il a condescendu aux faibles, non seulement selon le corps, mais encore selon l’esprit ; car il a pris la nature de l’homme de telle sorte que demeurant parfait en ses œuvres, et s’étant fait humble en ce qu’il avait du nôtre, il est demeuré haut et excellent en ce qui lui est propre ; ainsi par le sentiment d’une très-grande charité, il s’abaisse tellement par condescendance aux actions conformes à notre imperfection, que néanmoins il ne s’écarte nullement de la droiture de la perfection : car il a fait et enseigné des œuvres de perfection, et il a fait aussi des œuvres d’imperfection, comme il est clair dans la suite, et par la bourse, mais il a fait les unes et les autres parfaitement, sans perdre rien de sa perfection, afin de faire voir qu’il était la voie de perfection, aussi bien aux imparfaits qu’aux parfaits.

Il est évident que par ces paroles Nicolas III distingue deux temps, et deux états de Maîtrise en Jésus-Christ ; celui de la perfection, et le temps auquel il interdit les possessions aux Apôtres ; et celui de l’imperfection, ou de moindre perfection, auquel il leur permet la bourse.

Pour le premier, Nicolas III a déclaré, que ni Jésus-Christ, ni les Apôtres n’ont rien possédé ni en particulier, ni en commun ; et pour le second, il avoue qu’ils ont eu quelque chose en propre ; il s’objecte lui-même les passages de l’Écriture qui le disent, et y répond avec cette distinction : il me semble qu’il n’y a rien de plus clair.

Que peut-on alléguer de la Décrétale de Jean XXII qui lui soit contraire ? Ce Pape, direz-vous, condamne cette proposition, que ni Jésus-Christ, ni les Apôtres n’ont rien possédé, ni en particulier, ni en commun, et qu’ils n’avaient pas tellement la propriété des choses dont ils se servaient, qu’ils pussent les donner ou les vendre ; mais Nicolas III n’a pas aussi dit cela. Jean XXII veut qu’on avoue que Jésus-Christ et les Apôtres ont possédé quelque chose par droit de propriété ; Nicolas III l’avait déjà enseigné de la même façon. Jean XXII dit que la décision est dans l’Écriture sainte, et Nicolas III l’y avait trouvée plutôt que lui. Jean XXII condamne ceux qui diront absolument que Jésus-Christ et les Apôtres n’ont rien possédé en propre ; Nicolas III a dit seulement que dans un certain temps, et dans un état particulier, lorsqu’il a voulu condescendre aux infirmes, il en a usé de cette façon ; et que dans un autre, lorsqu’il a voulu montrer le chemin de la perfection, il n’a rien possédé.

Il est nécessaire de remarquer, que ce que Nicolas III appelle en Jésus-Christ et dans les Apôtres un état d’imperfection, ne veut pas dire un péché, ni même un défaut positif ; car ce serait le sentiment de plusieurs hérétiques qui condamnent tous les Chrétiens, parce qu’ils possèdent quelque chose ; mais on doit entendre, que c’est un état moins parfait en ce point par rapport au degré d’une plus grande perfection qu’on peut pratiquer en cette matière ; il y a quelques autres questions sur le même sujet, qu’il faut remettre au temps auquel nous examinerons une autre Décrétale de ce Pape.

Je ne puis assez m’étonner, qu’étant si facile d’accorder le sens de ces deux Papes dans leurs Constitutions, néanmoins plusieurs savants et pieux personnages s’y sont trouvés empêchés, et qu’on ait contesté durant deux ans contre celle de Jean XXII sans y prendre garde ; il n’y a pas de merveille que les hérétiques aient cru ou par malice, ou par ignorance, que ces Bulles étaient opposées, mais que des Catholiques s’y soient trompés, cela est fort surprenant.

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